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27/04/2008 10:29
Bernardin de Saint Pierre Henri, Paul et Virginie (0 commentaire)

"Une jeune fille qui aime croit que tout le monde l'ignore.


Elle met sur ses yeux le voile qu'elle a sur son coeur; mais quand il est soulevé par une main amie, alors les peines secrètes de son amour s'échappent comme par une barrière ouverte, et les doux épanchements de la confiance succèdent aux réserves et aux mystères dont elle s'environnait. Virginie, sensible aux nouveaux témoignages de bonté de sa mère, lui raconta quels avaient été ses combats, qui n'avaient eu d'autres témoins que Dieu seul, qu'elle voyait le secours de sa providence dans celui d'une mère tendre qui approuvait son inclination, et qui la dirigerait par ses conseil ; que maintenant, appuyée de son support, tout l'engageait à rester auprès d'elle, sans inquiétude pour le présent, et sans crainte pour l'avenir Mme de la Tour voyant que sa confidence avait produit un effet contraire à celui qu'elle en attendait, lui dit: “Mon enfant, je ne veux point te contraindre, délibère à ton aise; mais cache ton amour à Paul. Quand le coeur d'une fille est pris, son amant n'a plus rien à lui demander.”

Nostalgie d’Oriane (feutre rose fluo) : et dire que j’ai été comme ça, amoureuse sans réserve à dix sept ans et que j’avais aussi osé en parler à ma mère… Mais sa réaction avait été très différente, mon amoureux était pauvre, inconnu, sans nom, ma mère (je crois ne l’avoir jamais appelée maman) fit en sorte que je ne puisse plus le voir. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas elle qui s’est arrangée pour que je fasse la connaissance du lieutenant Proust qui correspondait mieux à ses attentes.





21/04/2008 10:03
Hodges Marc, Trajectoires (0 commentaire)

"Mots. Jeux de mots Dans les années 50/60, le courrier des lectrices de romans-photos, ou de bande racontant des idylles romantiques, recevait des lettres comme celle-ci:

«C’est vrai,pourquoi Dominique Gregovorius fait-il cela ? Quant à Steering, il n’a aucune possibilité de savoir qui lui veut du bien, qui lui veut du mal. Peut-être Dominique manque-t-il aussi de repères. Peut-être qu’il n’en sait pas plus que lui. Elle ne sait pas ne sait plus. Et il y a tant à faire à la maison. Terminer son tricot, récurer les casseroles. Peut-être faut-il ranger les couteaux. »

Dans la collection «Romantic», on trouvait des titres tels que: «As de cœur», «quiproquo», «corail», «chérie»; et des histoires comme: «un amour d’emprunt», «il en aimait une autre», «cœur trop confiant», oui, tout ça dans la collection: Romantic Pocket. Les dépots-vente en ont toujours une pile en réserve, avec les vieux Paris-Match. Là aussi,des mots, des mots, des mots…"

Nostalgie d’Oriane (feutre bleu très clair): la nostalgie a toujours une valeur littéraire. Un des livres qui me paraît avoir le mieux exploité cette veine est «Je me souviens» de Georges Perec. Personnellement j’essaie de l’éviter tout en me disant que ce passage pourrait très bien convenir à Germaine et que je pourrais, sans difficulté aucune, le mettre dans sa bouche d’autant que sa conception de la littérature comme extraction de fragments du réel correspond bien à celle du courrier des lecteurs (je pense plutôt des lectrices).





10/04/2008 17:31
Anonyme bergère, La nuit des princes charmants (0 commentaire)

"Ah, ma première fois!…

La bergère rêvait, en gardant ses moutons (et ron et ron petit patapon). Moutons au loin bien tranquilles, gambadant à côté de la croix de l’Alpe ne remarquant pas l’approche de l’orage au-dessus du Granier. Elle aurait tant aimé pouvoir se souvenir avec émotion, comme Oriane… mais ça ne s’était pas passé exactement comme ça. Elle ne savait pas au juste ce qu’était une première fois. Une affaire de désir, de pénétration, de possession… un forçage? Pouvoir évocateur des réflexions d’Oriane… Pendant que la bergère se laissait aller à la rêvasserie, pendant que les nuages s’amoncelaient au-dessus des sommets, le petit poste à transistors que la bergère avait reçu en cadeau à sa communion solennelle — un Optalix — dont elle ne se séparait jamais, diffusait une vieille chanson de Souchon. Elle me prenait pour James Dean, américain d'origine, fils de Buffalo Bill… Alors admiration (Et ron et ron petit patapon) Je lui parlais drapeau à damiers, dérapage bien contrôlé, admirateurs fascinés, télévision (elle en fit un fromage, et ron et ron…) Elle me croyait chanteur, incognito voyageur, tournées, sonos, filles en pleurs, Admiration… Elle me dit : chante-moi une chanson. J'ai avalé deux, trois maxitons, et j'ai bousillé "Satisfaction". Consternation. Oui, la vie, les chansons… se dit la bergère.

Nostalgie d'Oriane (Bic rouge): bien évidemment les "premières fois" ne se ressemblent pas si ce n'est qu'elles sont toujours pour la dernière fois des premières fois… Notion d'irréversibilité cruelle du temps. Celle-ci que j'ai pioché je ne souviens plus trop où me semble relativement classique tant il y a sur terre de bellâtres qui veulent se faire passer pour ce qu'ils ne sont pas. Je me souviens ainsi d'un de mes premiers flirts qui, roulant en Fiat décapotable (magnifique petit cabriolet vert d'eau) me racontait qu'il était ingénieur atomiste en Afrique du Sud venu en vacances en Normandie… Bien entendu je n'en croyais pas un mot mais j'aimais bien l'idée qu'il s'imaginait que je le croyais…"





28/03/2008 9:13
Loti Pierre, Pêcheur d’Islande (0 commentaire)

"Yann dépassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout par sa carrure qui était droite, comme une barre; quand il se présentait de face, les muscles de ses épaules, dessinés sous son tricot kaki, formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands yeux bruns très mobiles, à l’expression sauvage et superbe. […]

Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s’arranger que chez les autres hommes, étaient un peu espacées et semblaient toutes petites. Ses moustaches blondes étaient assez courtes, bien que jamais coupées ; elles étaient frisées très serré en deux petits rouleaux symétriques de ses lèvres qui avaient des contours fins et exquis ; et puis elles s’ébouriffaient aux deux bouts, de chaque côté des coins profonds de sa bouche."

Nostalgie d’Oriane (feutre bleu marine) : comment ne pas me souvenir de Yann qui était un des gardes du corps d’élite du Général et qui, pour cette raison, l’accompagnait partout. J’en fus éperdument amoureuse et il faisait l’amour comme personne. C’était un peu compliqué, à cause du Général, mais la satisfaction du désir n’a pas de prix. Sa mort, dans un accident de voiture en montagne, m’a beaucoup chagrinée.

Note du copiste : Oriane prétend écrire un roman, pourtant il n’y a presque jamais d’action dans les fragments qui doivent théoriquement lui servir de support de texte. A peine quelques évocations comme ici l’accident de voiture d’un de ses amants. mais sur ce point, les carnets n’en disent pas davantage. A nous d’imaginer…


23/03/2008 16:17
Gray Marie, Pour une bonne cause (0 commentaire)

"Après un long moment de silence et quelques gorgées de bière, Pierre prit congé en me remerciant pour tout. Je le regardai partir en lui lançant amicalement: «N’importe quand, ne te gêne surtout pas!». Je ne pouvais m’empêcher d’admirer son corps juvénile, ces longs membres qui prendraient sans doute plus d’ampleur avec les années. Je fis un effort pour me souvenir de mes petits copains, lorsque j’avais son âge, et eus peine à réprimer un frisson. Ah! si j’avais pu, à ce moment-là, comprendre ma chance! Rien n’était bien compliqué alors. Et c’était l’époque des grandes découvertes, des révélations exaltantes, autant physiques qu’émotionnelles. Les premiers attouchements derrière un buisson…"

Nostalgie d’Oriane (feutre rose pâle): quelle femme, arrivée à la maturité, n’a-t-elle pas éprouvé cela. C’est en tous cas ce qu’exprime Rachel quand, pour la première fois, elle rencontre Clément, le fils adolescent de Norpois, son ancien amant. Elle va n’avoir de cesse de le séduire, puis de le dépuceler, d’une part parce que la beauté sensuelle du jeune homme la trouble, d’autre part parce qu’ainsi elle prend une certaine revanche sur Norpois.


09/12/2007 10:23
De Coster Charles, La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ylenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs. (0 commentaire)
"Cependant le feu de jeunesse était aussi allumé dans la poitrine de l'enfant, mais ce n'était point ce feu ardent qui pousse aux hauts faits les fortes âmes, ni le doux feu qui fait pleurer les tendres coeurs, c'était un sombre feu venu d'enfer où Satan l'alluma sans doute. Et il brillait dans ses yeux gris, comme en hiver la lune sur un charnier. Et il le brûlait cruellement.

Se sentant sans amour pour les autres, le pauvre sournois n'osait s'offrir aux dames : il allait alors dans un petit coin écarté, en une petite chambre crépie à la chaux, éclairée par d'étroites fenêtres où, d'habitude, il grugeait ses pâtisseries et où les mouches venaient en foule à cause des miettes. Là, se caressant lui-même, il leur écrasait lentement la tête contre les vitres et il en tuait des centaines, jusqu'à ce que ses doigts tremblassent trop fort pour qu'il pût continuer sa rouge besogne. Et il prenait un vilain plaisir à ce cruel délassement, car lasciveté et cruauté sont deux soeurs infâmes. Il sortait de ce réduit plus triste qu'auparavant et chacun et chacune fuyaient, quand ils le pouvaient, la face de ce prince pâle comme s'il se fût nourri de champignons de plaies."

Nostalgie d’Oriane (feutre vert foncé): la sexualité toujours… On dirait la description ici du début de l’adolescence de mon jeune frère Ivan qui devint par la suite un pâle et notoire, très respecté, magistrat.

06/09/2007 8:56
D’Urfé Honoré, l’Astrée (0 commentaire)
"C’estoit la coustume des bergeres de Lignon de ne rencontrer jamais estranger, sans luy offrir toute sorte d’assistance, leur semblant que les loix de l’hospitalité le leur commandoient ainsi. Ceste coustume convia Astrée, Diane et toute leur compagnie, de faire ces mesmes offres à ces belles estrangeres, et apres, leur demander la cause de leur voyage. A quoy Florice respondit pour toutes : Qu’estant envoyées en ceste contrée, par l’ordonnance d’un dieu qui leur avoit deffendu d’en dire encore l’occasion, elles n’oseroient luy desobeyr, que cela estoit cause qu’elles ne pouvoient leur satisfaire. Et s’estant enquise qui estoient ces bergeres, et ayant sceu de Phillis leurs noms, Florice s’adressant à Astrée: J’advoue, dit-elle, que j’ay esté aveugle de ne cognoistre pas que vous estiez la bergere Astrée, de qui la beauté, ne pouvant se renfermer en un si petit pays que le Forests, remplit de sa louange toutes les contrées d’alentour. Mais vous devez, ce me semble, recevoir pour excuse, qu’admirant et vous et Diane, je demeurois comme esblouye et confuse de trop de lumiere. Et je commence de bien esperer de nostre voyage, puis que d’abord nous avons faict la plus heureuse rencontre que nous eussions peu desirer."
 
Nostalgie d’Oriane (feutre marron à pointe fine): à son origine, le roman était plus proche de la fable que du réalisme et ce qu’il disait se situait ainsi à un autre niveau beaucoup plus profond, car métaphorique, de signification. Aujourd’hui il court après la réalité, au mieux une réalité s’appuyant un peu sur la fiction, au pire (et c’est souvent le plus commercial) après le fait-divers devenant ainsi une forme mieux écrite de journalisme. Or je crois sincèrement que la littérature ne remplit vraiment son rôle que si elle nous sort de la pragmatique utilitariste linguistique. Si je parviens enfin à achever mon roman, ne me demandez pas une histoire qui «tienne debout».


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